Les malabars

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Conférence de M. Bernard Debrabant le 24 janvier 2013 (résumé)

C’est une curiosité de la ville de Le Quesnoy qui fait partie des créations intéressantes mais éphémères et pourtant disparaissent assez vite de la mémoire collective. C’est ce qui s’est passé pour une société qui a existé au Quesnoy sous Louis- Philippe, existence courte vite oubliée. Il s’agit des Malabars. La société philanthropique des Malabars est créée en 1840, c’est-à-dire au moment où les Cliquez! Incas Cliquez! font leur dernière grande manifestation après leur création en 1826. La société en question interrompt ses activités en 1845, 5 marches triomphales avaient été faites. La première en 1840, le 1e mars 1840, la ville du Quesnoy voit se répandre dans les rues une bande de joyeux drilles costumés, chantant et dansant et démontrant bruyamment que « Carnaval n’était pas mort ». C’était la première sortie d’une société carnavalesque locale qui venait de se constituer pour le soulagement des pauvres, et qui avait pris le nom curieux de Malabar. Malabar, l’appellation prête à sourire, ce n’était pas une confiserie, s’agissait-il de costauds aux épaules larges qui cherchaient à imposer leur loi dans une ville habituellement paisible ?

Maîtres de la rue, les Malabars l’étaient, mais pour une journée seulement, avec l’autorisation du pouvoir municipal et surtout, s’ils s’amusaient, c’était pour une bonne cause.

En 1840, la misère est grande au Quesnoy comme ailleurs. Le règne de Louis Philippe, s’il a fait le bonheur de la bourgeoisie, n’a pas fait le bonheur des 40 millions de français, il a même été très dur pour les plus modestes. Selon une statistique de 1836, sur 3 281 habitants du Quesnoy, 243 sont indigents et reçoivent des secours à domicile. A côté de ces pauvres officiels pris en charge par le bureau de bienfaisance existent des malheureux temporaires et ceux qui cachent leur misère. Il y a aussi les mendiants, ils sont 7 reconnus au Quesnoy, mais dit « l’Écho de la Frontière », chaque semaine la ville est envahie par des mendiants étrangers et des vagabonds, en particulier les gens qui viennent du Cambrésis. Le conseil municipal va s’occuper de la question : « Les mendiants doivent disparaître ». Un arrêté pris en septembre 1838 interdit la mendicité dans la ville à partir du 1er novembre. La décision municipale s’accompagne quand même de mesures positives d’aides sociales. En janvier 1837, on affirme que des voyageurs à pied sont morts de froid dans la région du Quesnoy.

En janvier 1838, le froid et la famine ont fait sortir les loups de la forêt de Mormal. L’hiver 1839 est tout aussi rigoureux, « l’Impartial », nouveau journal de Valenciennes, redoute un avenir sombre pour le Quesnoy. Les récoltes ont été mauvaises, le prix du pain va donc monter. La misère est là dans cette petite ville où l’industrie n’existe pas. Le maire, conseiller général, ne peut que constater l’impossibilité dans laquelle se trouve la municipalité pour résoudre les difficultés. Il va donc demander de l’aide en mai 1839, il demande l’aide de l’état, il suggère de reprendre les travaux dans les fortifications et les bâtiments de l’armée, ou bien de faire un don substantiel au bureau de bienfaisance, faute de quoi il menace de démissionner.

La situation économique et sociale ne s’améliore pas après son intervention. La municipalité est attaquée et à travers elle, c’est le régime qui est mis en cause. Le maire renouvelle donc ses appels au secours, en particulier en novembre 1843, il écrit au préfet « La population est souffrante depuis plusieurs années, cet hiver la misère se présente imminente ». L’emploi, le chômage, ne sont pas réglés, la misère reste entière, il faut trouver autre chose en attendant que la prospérité revienne. Il est indispensable de s’occuper des plus démunis. Sans pouvoir supprimer la crise, peut-on du moins en atténuer les effets.

La création des Malabars s’inscrit dans ce contexte. L’idée de faire des fêtes populaires un acte de générosité n’est pas spécialement quercitaine, elle est même à la mode. Des initiatives de ce genre ont déjà été prises dans de nombreuses villes. De toutes les manifestations, celles de Valenciennes avec les Incas, remportent les suffrages.

Depuis 1826, les Incas se produisent dans les rues de la ville, leurs sorties deviennent de plus en plus grandioses au fil des ans. Les dernières ont eu lieu en 1836, 1838, 1840. Chacune des manifestations des Incas fait entrer de l’argent grâce aux quêteurs qui accompagnent le cortège. Les Quercitains admirent ce qui ce fait à Valenciennes. Cependant, lorsqu’ils envisagent de créer à leur tour une manifestation philanthropique, ils pensent se démarquer à la fois des séquences historiques et de l’exotisme des Incas de Valenciennes. Ce qu’ils feront, ce sera à l’instar des Incas, mais, sans les imiter. C’est en Asie qu’ils iront chercher, et le titre de leur société, et les sujets de leurs prestations. Les Valenciennois sont allés prendre dans les Indes occidentales de quoi alimenter leur imagination. Les Quercitains chercheront des sujets d’inspiration à l‘opposé dans un pays différent par sa civilisation, aux comportements étranges : les Indes orientales où le luxe extrême côtoie la misère absolue.

Parmi ces coutumes, les « sutties » apparaissent comme particulièrement choquantes pour les européens. Par « suttie », on désigne le sacrifice des veuves qui doivent se faire brûler vivantes sur le bûcher de leur mari. Ils adopteront par contre, non pas le nom de « suttie », mais celui d’une région de l’Inde, le Malabar, c’est-à-dire la côte ouest de la péninsule indienne. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, des voyageurs européens apportent leur contribution à la connaissance du phénomène « suttie ».

À la fin du XVIIIe siècle, l’allusion anticléricale est transparente, la condamnation du fanatisme implicite, le bûcher est interprété comme étant celui de l’inquisition. A partir de 1770, les « sutties » fournissent des sujets de représentation théâtrale et ce jusqu’à la fin du XIXe siècle. Les pièces se succèdent, l’esprit et les conclusions en sont adaptées aux données politiques du moment, toutes les fantaisies sont possibles. Le mot  « suttie » n’apparaît jamais, on lui préfère « La veuve de Malabar » plus évocateur. En 1830, « La revue des deux mondes » fait paraître un article qui relate la décision prise en 1829 du gouverneur de l’Inde d’interdire les « sutties ». Un natif de l’Inde l’avait précédé dans la condamnation du suicide provoqué : « Râm Mohan Roy », dont la prise de position généreuse lui vaut à l’heure actuelle d’être statufié sur une place de Londres. Le Quesnoy est le fondateur des Malabars.

Les journaux de Valenciennes et d’Avesnes relatent pourtant des cas de « sutties » - bien qu’interdits. Ceci n’échappe pas à l’attention du secrétaire de mairie du Quesnoy, Eugène Van Damme, qui fait adopter le nom de Malabar au moment où il pense créer une société philanthropique. En tant que secrétaire du bureau de bienfaisance, il connaît les difficultés de la population ; polyvalent, il est aussi professeur de dessin et de peinture, directeur de musique de la garde nationale, toutes ces qualités vont être utiles pour l’organisation des fêtes. Fondateur de la société philanthropique des Malabars, il en est le président réélu chaque année en février. Il se chargera de la publicité. L’organisation des marches dans une petite ville dont la population est majoritairement pauvre, n’est pas une mince affaire. Eugène Van Damme est épaulé par des bénévoles, mais il faut attendre 1845 pour connaître les noms des commissaires, présidents, membres des sections qui se sont investis dans la réalisation de la fête.

La première marche des Malabars a lieu le 1er mars 1840. La marche se divise en 3 parties : mobile d’abord, un défilé dans les rues, statiques, fête sur la grand place suivie d’un feu d’artifice, et enfin un bal dans la grande salle de l’hôtel de ville. Toutes les marches respectent ce protocole. A 14 heures, la cloche du beffroi sonne le signal de départ, un groupe de cavaliers vêtus de blanc ouvre la marche, un autre groupe la ferme; au milieu un groupe de musiciens et les jeunes aux figures noircies, devenus pour l’occasion guerriers, porteurs de lances ou de javelots. Des oriflammes rappellent le sens de la manifestation « Donnez, Dieu vous le rendra ». Huit quêteurs recueillent les offrandes des spectateurs ; à ces dernières viendront s’ajouter les souscriptions des participants au bal, parés et masqués qui doit avoir lieu dans l’hôtel de ville. Sur la place, les jeunes artistes Malabars vont exécuter la grande danse Malabar dont la dernière phase dit le programme est le « galop à la buvette ». Le compte rendu de la fête assure qu’elle fut une entière réussite. Il fut récolté 230 francs qui permettent d’acheter 420 pains distribués aux indigents.

La marche de 1841 est mieux exécutée, elle prend pour thème « La marche vers le bûcher d’une veuve en Inde ». La date fixée est le 21 mars, un char est ajouté aux cavaliers des années précédentes. Le résultat est excellent aux yeux des organisateurs, la danse Malabar un grand succès, le char décoré avec un luxe asiatique a fait beaucoup d’effet. Avec 361 francs, la collecte est de 50 % supérieure à celle de 1840. Cependant, rien n’est jamais parfait : feu d’artifice improvisé, costumes modestes... Critiques jugées blessantes par les organisateurs. Le président Van Damme dans une mise au point, rappelle le sens des cérémonies et des marches : « Ce sont les palpitations de la pitié envers ceux qui souffrent, le désir de soulager la misère ».

La marche de 1842 reprend le thème de 1841. Les organisateurs ont veillé à la beauté des habits de l’empereur, à la fraîcheur des costumes et des décors, réalisent un char nouveau soigneusement décoré : « Le char des amours ». Reportée au 17 avril, plus belle que celle des années précédente, la marche rapportera cependant moins d’argent (la marche a coïncidé avec la venue de l’archevêque de Cambrai, Monseigneur Giraud, les donateurs mécontents de la date choisie par les Malabars, se sont abstenus de verser leur obole).

En 1843, la marche est devenue imposante. On annonce la présence d’une compagnie d’archers, de plusieurs corps de musique, et 3 chars superbement décorés. Le thème choisi « Les mystères du culte de Brahma ». La quête a rapporté 406 francs, soit le double de la première année. La fête est resté la même, grande et triomphale, cependant un glissement dans son esprit est perceptible. Les Malabars cette année-là ont demandé de l’aide aux non-quercitains (la musique de Saultain, des artilleurs membres de la société des Incas ont confectionné presque toutes les pièces du feu d’artifice). Les mêmes conceptions humanistes et philosophiques des Incas et des Malabars rapprochent les institutions et les hommes.

La marche 1844 n’a pas lieu. Cette année-là est marquée par une grande effervescence politique dans la ville qui génère des bagarres dans la rue. L’armée rétablit l’ordre.

La marche de 1845, la dernière, a tout pour être triomphale. La marche se présente sous les meilleurs hospices et doit être exécutée avec pompe. Les anciens costumes, trop austères, seront remplacés par des tenues chatoyantes et gaies, davantage de participants, et parmi eux, beaucoup d’enfants. Le concept initial de la fraternité de compassion vis-à-vis des démunis s’élargit aussi à une idée de relance économique. Il convient donc d’attirer le plus de monde possible (quercitains et étrangers) sur le parcours. Les affiches géantes (1.60 m x 0.92 m) répondent à cette intention. Le lecteur de l’affiche ne manquera pas de devenir spectateur et espère-t-on, généreux donateur. La présence de 4 groupes d’enfants ne manque pas d’interpeler : leur nombre est aussi un signe et marque l’adhésion des parents aux idées des organisateurs. Cette volonté affichée est une allusion un peu perfide et une réponse à l‘ouverture de l’école des frères des écoles chrétiennes, ainsi qu’à l’ouverture du pensionnat de Ste Thérèse d’Avesnes en septembre 1844. On ignore la somme recueillie, de même le montant des offrandes offertes par les non-quercitains pour avoir le droit de participer au bal, parés et travestis. Les journaux présentent la fête comme un grand succès.

Sur la lancée, elle aurait due être suivie par beaucoup d’autres, et pourtant elle sera la dernière. Faire mieux serait impossible ? Lassitude des organisateurs ? Télescopage avec les élections de 1846 ? Les marches triomphales ont vécu. Le but poursuivi par la société philanthropique a été atteint : les sommes recueillies en sont la preuve.

Cependant le nombre de personnes à secourir n’a fait qu’augmenter. Les aides de la municipalité et de l’état restent limitées, les aides ne peuvent provenir que des particuliers, des œuvres charitables et des œuvres philanthropiques, qui, ni les unes ni les autres, ne cherchent à modifier l’organisation économique et sociale. Par leurs actions, elles s’efforcent, hier comme aujourd’hui, d’atténuer les effets dévastateurs d’une crise sur laquelle elles n’ont aucune possibilité ni intention d’agir. Contre le mal, elles apportent des palliatifs, non des remèdes. Reprises d’année en année, les marches triomphales des Malabars, symboliques d’une période difficile, représentent quand même un moment d’exception dans l’histoire de la ville du Quesnoy.


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Contribution Cercle Archéologique et Historique Valenciennes
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